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    Publié : 26 mars 2012

    Lycéens d’ailleurs... et d’ici : # 6/8 Joséphine, Française, de mère vietnamienne

    Joséphine a 16 ans. Elle est née à Dieppe. Son père est français (et même dieppois), sa mère vietnamienne. Elle est en première L.

    Est-ce que tu peux raconter ton histoire...et surtout celle de tes parents ?

    Ma mère est vietnamienne, elle est arrivée en France à 20 ans. C’était une « Boat people ». C’était pendant la guerre, les Vietnamiens qui étaient opposés au communisme sont partis dans des bateaux. Il y avait des bateaux français, mon père commandait un des bateaux. [Les Boat people] arrivaient soit en France, soit en Amérique, ou au Canada. Ma mère est arrivée en France, avec toute sa famille, sauf son frère et son père qui sont restés un peu au Vietnam.

    Quand tu dis « toute sa famille », ça représentait combien de personnes ?

    Il y avait ses sœurs, qui étaient cinq, ou quelque chose comme ça. Et sa mère. Et après les oncles, tout ça, je ne sais pas trop. (…) Je ne sais pas exactement où elle est arrivée, mais je sais que les premières années en France elle les a passées à Lyon, avec sa famille. Elle a une sœur qui est partie en Amérique, faire de la recherche. Sinon ils sont tous restés en France. Plus tard son frère et son père les ont rejoints. Après ils se sont tous plus ou moins dispersés… Ma mère est venue à Dieppe, parce qu’elle avait rencontré mon père. Sinon il n’y a plus aucun contact avec le Vietnam.

    C’était une volonté de sa part de ne plus avoir de contact avec les gens qui étaient restés au Vietnam ?

    Je ne sais pas trop. Je pense que ça s’est fait un peu comme ça, les gens qu’elle côtoyait sont peut-être partis aussi, c’est peut-être pour ça aussi qu’elle n’a plus aucun contact. Je crois qu’’elle avait quand même une amie qui était restée là-bas avec qui elle a continué un peu à parler. Je pense que si elle n’a plus aucun contact c’est parce que la plupart des gens sont partis.

    Est-ce que tu connais la raison précise pour laquelle elle et les autres Boat people ont quitté le Vietnam ? Est-ce qu’elle vous en a parlé ?

    Pour moi c’est juste parce qu’ils voulaient fuir le communisme. Peut-être c’est plus compliqué que ça.

    Comment est-ce qu’elle a rencontré ton père ?

    C’était sur le bateau. Mon père était le capitaine de « L’ile de Lumière »[un des navires qui recueillait les Boat people]. Ma mère au début est arrivée en tant que réfugiée, comme c’était un bateau-hôpital elle s’est fait soigner (…) Le bateau faisait des allers-retours entre une île, je ne sais plus comment elle s’appelle, et le Vietnam, pour aller chercher les autres réfugiés, ma mère est restée [sur l’île] pendant un moment et après elle est revenue sur le bateau, aider en tant qu’aide-infirmière. Du coup c’est là qu’ils se sont rencontrés (rire). Ma mère m’a dit qu’elle n’avait pas trop trop de contacts avec mon père, parce mon père il était commandant, ils ne mangeaient pas aux mêmes heures tout ça, donc ils ne se côtoyaient pas tant que ça, mais je crois qu’ils se sont vus un peu et après…

    C’est une belle histoire… De plus, « L’ile de lumière » on en a beaucoup parlé à l’époque

    Je sais que Bernard Kouchner a fait un livre dessus. Je l’ai à la maison mais j’avoue que je ne l’ai jamais lu.

    Ton père doit être fier de ça…

    Oui ! Evidemment quand je lui demande lui il est très content d’avoir fait ça, mais il ne va pas faire genre « c’est trop la classe » (rire). [Mais] je pense que de tous les voyages en bateau qu’il a fait c’est celui qui l’a le plus marqué. Parce qu’il a rencontré ma mère, parce qu’il s’était vraiment impliqué.. Je pense que ce sont les souvenirs de sa carrière qui doivent être les plus marquants pour lui.

    Et après tu sais comment ils ont décidé de vivre ensemble, de venir s’installer à Dieppe ?

    Mon père est dieppois d’origine. Quand ma mère est venue en France (…) elle a été retrouver mon père.. Au tout début ils ne sont pas restés à Dieppe. Ma mère a vécu un moment sur les différents trajets que mon père faisait en bateau, plus au Vietnam, mais toujours en Asie, et plus pour les mêmes raisons. Et après quand ils ont décidé de se fixer ils sont venus à Dieppe.

    Toi, petite Franco-Vietnamienne, comment as-tu découvert, petit à petit cette double origine ? Comment as-tu vécu ça et comment le vis-tu encore maintenant ?

    Quand on est petit on ne s’en rend pas trop compte. A chaque fois les gens me demandaient « T’es Chinoise ? », je répondais « Non je suis Vietnamienne », mais je savais juste que c’était un mot différent …En vrai je ne savais pas la différence, donc je corrigeais juste, sans savoir trop faire la différence. Et puis petit à petit… Déjà la cuisine vietnamienne ça aide à faire la différence, entre cuisine chinoise et cuisine vietnamienne, c’est un début (sourire). Et puis après …(silence)

    Après, j’imagine que vos parents vous en ont parlé…

    Oui, oui. Ils nous en ont parlé mais ça restait quand même assez flou pour moi, mais c’est un jour, en CM1… Ma maitresse de CM1 était très amie avec mes parents, du coup elle avait raconté à la classe comment ça s’était passé, les Boat people, tout ça. Mes parents m’avaient déjà raconté, mais je n’avais pas fait trop attention, et c’est là que j’ai vraiment réalisé : « Ah oui ils ont fait ça ! ». C’est là où j’ai pris conscience de ce qu’ils avaient vraiment fait, d’où ma mère venait vraiment…Avant je ne m’en rendais pas trop compte, ma mère était juste vietnamienne mais c’était comme si elle était française. Maintenant je vois qu’elle a des habitudes encore vietnamiennes, qu’elle a une façon de réagir… Ca reste assez français quand même mais il y a quelques petits trucs…surtout maintenant que je suis allée au Vietnam, je peux faire la comparaison !(…) Même si elle parle tout à fait français, même si elle réagit comme une Française, je vois qu’elle a des petits trucs vietnamiens. [Surtout] avec ma grand-mère, qui elle ne parle pas du tout français. Elle vit avec sa fille, ma tante, elle est restée entre Vietnamiens, elle ne voit pas trop d’autres gens…

    Au quotidien, à la maison qu’est-ce qui est vietnamien encore ? Par exemple, est-ce votre mère vous parle vietnamien ?

    Non parce que…enfin moi je ne sais pas du tout parler vietnamien. Ma grande sœur a fait a fait une thèse sur le Vietnam, donc pendant un moment elle parlait bien vietnamien, même si maintenant elle a un peu perdu. …Des fois on parle un peu mais juste comme ça. La seule chose que je sais dire c’est juste « « Bonjour », ou les noms de plats. Des fois je lui demande [à ma mère], parce que j’aimerais bien savoir parler vietnamien, parce que je me dis c’est bête, j’ai une mère vietnamienne et je ne sais pas du tout parler.

    Elle serait d’accord pour vous apprendre le vietnamien ?

    Des fois on lui demande, mais le seul truc c’est que c’est assez dur. Le vietnamien ça passe surtout par les accents, il n’y a pas beaucoup de syllabes, ce sont les différents accents qui sont dessus [qui sont importants], donc si ce n’est pas écrit, s’il n’y a pas des cours réguliers c’est difficile. Mais moi j’aimerais vraiment bien parler vietnamien et elle serait d’accord pour nous apprendre (…) Ma plus grande sœur, quand elle était petite, elle avait commencé à essayer de lui apprendre. Mais c’était quand même dur [et elle a abandonné]. Maintenant elle regrette, parce que c’est à ce moment là que ça doit se faire, c’est quand on est tout petit, c’est plus facile d’apprendre, donc elle regrette de ne pas nous avoir appris à parler vietnamien quand on était petits, parce que maintenant on a des cours, on a les autres cours de langue, c’est plus difficile à retenir. Donc elle dit qu’elle regrette un peu de ne pas nous avoir appris quand on était petits.

    Vous êtes combien de frères et sœurs ?

    J’ai un frère et trois sœurs.

    Est-ce que vous avez une attitude différente, les uns et les autres, par rapport à votre « héritage » ?

    Ma plus grande sœur, Caroline, travaille sur le Vietnam, elle a été plein de fois au Vietnam, elle s’y connait plus. Nous c’est plus un attachement affectif. On essaie de s’intéresser aussi, mais moins que Caroline et ça reste des petits trucs qu’on demande, genre « Est-ce qu’au Vietnam on fait ça ? », ou maintenant qu’on y a été on dit « « Ah au Vietnam on fait ça », c’est des toutes petites choses, sur la vie de tous les jours...

    Quand êtes vous allés au Vietnam ?

    La première fois c’était il y a quatre ans et on y est retournés il y a deux ans.

    Comment tu as vécu ça ?

    J’ai carrément aimé, parce que c’est une ambiance très spéciale et puis je voyais partout des choses que Maman elle faisait, c’était marrant. C’est une ambiance très très différente et ce qui était bien aussi c’est qu’elle nous a montré la maison où elle vivait avant, c’était dans le quartier chinois, à Saigon, elle nous a montré la clinique où elle est née, on a vu les voisins qui nous ont parlé des gens qui habitaient maintenant dans sa maison. Ça faisait 20 ans qu’elle n’était pas retournée au Vietnam, 20 ou 30 ans, je ne crois pas que ça lui ait fait un choc, mais ça lui a fait quelque chose.

    Mais toi, est-ce que tu t’es sentie un peu « chez toi », ou c’était un pays complètement étranger ? Tu as retrouvé des petites choses de ta mère, mais est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de plus profond qui fait que tu t’es dit « « Je viens de là » ?

    Un peu, mais ce n’est pas vraiment fondé. Je me disais : « En vrai je viens de là », je me disais « Ma mère vient de là, donc moi un petit peu je viens de là » », mais il n’ y a pas des choses qui m’ont prises genre « Waow ». Ce n’était pas superficiel mais ce n’était pas non plus une vraie impression, c’était juste parce qu’effectivement, biologiquement c’est comme ça. Mais c’est vrai que j’ai un attachement plus fort à ce pays-là…Quand je vois des choses vietnamiennes en France je dis « Ouais ! C’est mon truc à moi ! »

    Ici, au lycée ou même ailleurs, est-ce que ça change quelque chose pour toi d’avoir cette double origine, ou même d’avoir un type un peu asiatique ? Est-ce que les gens viennent vers toi, un peu curieux… ?

    Non, parce que moi ça ne se voit pas trop, par rapport à ma petite sœur chez qui ça se voit beaucoup… Pour moi personnellement ça n’a pas changé grand-chose. Mais c’est vrai que les gens me demandent : « Tu es asiatique ? », du coup je leur explique, mais ils ne viennent pas particulièrement pour ça, parce que déjà ça ne se voit pas trop et puis… Après ça me fait plaisir d’en parler, mais pour moi ça n’a pas changé grand chose. Sauf les gens qui font des blagues ! Mes amis font des blagues sur le riz, ou les nems !

    Ça te dérange un peu ?

    Ce sont mes amis, ils font ça pour rigoler ! Il y a un truc qui m’énerve, je ne sais pas si c’est lié au fait que je sois d’origine asiatique ou pas, c’est quand on mélange tout, Chinois, Japonais, Coréen, Vietnamien, Indonésien… Ça je déteste quand on fait ça ! (rire)

    Tu perçois ça comme du racisme ?

    Peut-être pas du racisme, je perçois ça comme une non-ouverture d’esprit, donc un peu du racisme, mais ça m’énerve vraiment trop ! Je dis : « Non ! C’est pas la même chose, c’est comme si on disait que les Italiens c’est pareil que les Français, ou les Espagnols, ils se ressemblent peut-être, mais ne sont pas les mêmes ».

    La question est un peu forcée, te concernant, mais de quelle nationalité te sens-tu, toi ?

    Française (sourire). Parce que j’ai été élevée comme une Française, parce que mon père est Français et que ma mère (…) l’éducation qu’elle nous a donnée a été moitié Française et moitié Vietnamienne. Je ne me sens pas complètement Française, mais oui je me sens Française.

    Dans l’avenir est-ce que tu vois un lien particulier avec le Vietnam à entretenir ? Peut-être comme fait ta sœur…

    Étant donné que je veux devenir illustratrice je pense que ce sera un peu dur de concilier les deux. Mais je sais que je voudrai faire partager ça à mes enfants plus tard. Peut-être aller faire des voyages là-bas. Je voudrais entretenir le fait que à la base ma mère est vietnamienne, et que ça ne se perde pas. Qu’ils aient conscience [mes enfants] qu’ils sont vietnamiens. Garder un attachement, garder un lien.

    Dernière question, qui peut-être n’a pas beaucoup de sens pour toi non plus, [mais que j’ai posée aux autres lycéens que j’ai interviewés] : Qu’est ce qui te manque du Vietnam ?

    C’est une réponse de touriste que je vais faire, mais je pense…Il faut que je réfléchisse…Quand j’étais au Vietnam il y avait vraiment un climat très particulier.(…) L’atmosphère qu’il y a là-bas est très très étrange. C’est le fait des villes aussi, on a été à Saigon, ville énorme. J’aimerais retrouver l’ambiance des villes vietnamiennes en France. II y a plein de choses partout, ça bouge, c’est vivant, les gens vivent la plupart du temps dans la rue. Oui voilà, ce que j’aime c’est que les gens vivent dans la rue en fait, ils mangent dehors, leurs maisons sont ouvertes, si on voulait rentrer on pourrait. Il y a des petites échoppes partout, il y a tout le temps du passage dans la rue…Je trouve ça vraiment très très bien. Après au niveau des personnes…on nous a vus un peu comme des touristes. Ma mère a parlé avec eux mais moi je n’ai pas eu plus de contacts que ça avec la population vietnamienne. Mais vraiment c’est l’ambiance des villes…peut-être aussi que, comme ce sont les gens qui font l’ambiance de la ville, quelque part c’est le caractère des Vietnamiens qui me manque…. Ils se prennent moins la tête aussi. S’ils doivent faire un truc ils le font [c’est tout].

    Et ta mère alors, est-ce que tu as l’impression que ça lui manque, le Vietnam ?

    Des fois ça doit lui manquer, surtout la jeunesse qu’elle a eue au Vietnam, je ne sais pas si c’est plutôt sa jeunesse qui lui manque ou sa jeunesse au Vietnam qui lui manque, mais souvent elle dit : « C’était bien, le matin je me levais, j’allais prendre le petit déjeuner juste en face de chez moi… ». Je pense qu’elle n’est pas mécontente d’être partie évidemment, mais je pense que des fois elle aimerait bien retourner là-bas. Je ne dirais pas que c’est plus son mode de vie, parce que maintenant elle est française, mais c’est toujours sa façon de penser, donc, si elle y retournait elle se sentirait peut-être plus à l’aise. Au tout début ça a du lui manquer beaucoup je pense.

    Tu as l’impression qu’elle est heureuse en France ?

    Oui, oui je pense (rire). Mais quand on est retournés au Vietnam elle était vraiment heureuse d’être là-bas. Évidemment ça a beaucoup changé, parce que ce genre de ville en dix-vingt ans ça change énormément, mais on voyait qu’elle était vraiment heureuse de retrouver des choses, de nous les montrer. ..Ah oui aussi une chose que j’aime bien chez les Vietnamiens, et dans les pays asiatiques en général, c’est leurs croyances. Ils ont toujours des petites histoires, pas forcément religieuses, mais des petites histoires…Par exemple la couleur, le rouge pour éloigner les mauvais esprits. En France peut-être qu’on est moins fantaisistes, mais [eux] ont toujours des petites histoires… Par exemple on était allés sur une rivière, il y avait deux énormes montagnes, et ils disaient que c’était un éléphant qui s’était fait couper le derrière, du coup il pleurait beaucoup et ca a fait la rivière. Je trouve ça trop bien, ils ont toujours plein de petites anecdotes comme ça que nous on n’a pas en France. [En France] une montagne c’est une montagne ! (…) Ma mère elle aimait bien nous raconter tout ça aussi. Ca se voyait qu’elle avait envie de nous faire partager des choses qu’elle avait l’habitude de dire ou de faire. (…) Elle aimerait peut-être bien y retourner mais…Je pense pour y vivre tous les jours la France c’est peut-être plus pratique, plus sûr. En vacances c’est très bien le Vietnam, mais y vivre ça doit être plus dur quand même.

    Propos recueillis par Jean-Luc Farcy en novembre 2011