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Publié : 22 février 2012

Lycéens d’ailleurs...et d’ici : # 5/8 Miné, Turque et Française

Miné a 16 ans. Elle est née à Dieppe, de parents turcs. Elle est en seconde au lycée.

Est-ce que tu peux raconter l’histoire de tes parents, dire pourquoi ils sont venus en France, et comment ?

Mon père et ma mère sont nés en Turquie. Mon père a décidé de venir en France, pour travailler.(…) Quand il est rentré en Turquie pour voir ma mère, parce qu’ils étaient fiancés à ce moment là, il en a parlé à ma mère, et comme ils allaient se marier ma mère est partie avec lui en France.

Ils sont venus en France avant ta naissance ?

Oui, je suis née à Dieppe. Les parents de mon père habitaient vers Orléans, mais nous on est venus ici.

Et donc, comment ça se passe la vie ici pour une petite Turque, et puis une jeune Turque ?

Ça se passe bien ! Tout le monde nous aime bien. Mais au début, pour ma mère par exemple [ça a été difficile] elle ne parlait pas français, quand elle allait au magasin les gens avaient du mal à la comprendre. Alors que maintenant, elle a appris à parler français, elle parle couramment.

Elle a appris comment ? Tu sais ?

Je crois qu’ils donnent des cours aux étrangers pour apprendre la langue française. Elle allait là-bas deux fois par semaine.

Tu sais qui donnait ces cours ?

C’est un centre, dans mon quartier qui donnait des cours. Il y en a à Neuville, au Val Druel, en ville aussi je crois. Le centre Mosaïque, je ne sais pas si vous connaissez….

Ton père lui parlait déjà français ?

Oui. Il est venu plus jeune que ma mère ici, il connaissait déjà.

Donc pour ta mère ça a été un petit peu difficile, mais maintenant qu’elle parle français ça va mieux ?

Maintenant oui, elle parle comme nous. Il y a toujours l’accent turc, mais elle parle super bien.

Et pour vous alors ? Vous êtes combien dans la famille ?

On est trois. J’ai deux petits frères. Moi je suis l’ainée, je suis la seule fille, j’ai un frère qui a 12 ans, qui est en 5e et un qui a 10 ans et qui est en CM2. Ils parlent couramment français aussi ! (rire)

Mais pour toi, puisque c’est toi qui nous intéresse, comment as-tu vécu ça, ton enfance, ton adolescence, avec cette nationalité turque ?

Ça ne change pas [grand-chose], mais c’est sûr que nous, quand on parle avec ma mère turc dehors, par exemple, les gens [nous] regardent bizarrement. C’est normal mais… Enfin on se sent à l’aise quand même, il n’y a pas beaucoup de gens qui sont méchants avec nous.

Tu ne sens pas de racisme ? De rejet ?

Non ! Certaines fois peut-être, les regards que les gens lancent. Mais après c’est leur point de vue…

Pourquoi est-ce qu’on vous lance des regards ? Parce que là par exemple tu es habillée…

...oui, normalement. Mais par exemple ma mère elle est voilée, c’est sa religion, ça n’a pas de rapport avec la nationalité, mais les gens regardent et se demandent pourquoi elle est voilée. Ils ne savent pas vraiment la raison. Je suis sûre que s’ils savaient vraiment pourquoi elle se voile ils ne regarderaient plus comme ça.

Pourquoi dis-tu : « Ils ne savent pas la raison » ? Ils savent que dans la religion musulmane …

Oui ils savent ça, mais ils ne savent pas exactement pourquoi. Moi j’ai des amis au lycée qui me demandent pourquoi ma mère est voilée, je leur explique en détail. Je ne dis pas : « C’est sa religion »

Justement, qu’est-ce que tu leur explique alors, en détail ?

Dans notre religion la femme (...) ne doit pas se montrer à d’autres hommes qu’à son futur mari. Après je leur explique que les hommes doivent respecter la femme. Enfin nous dans notre religion les hommes n’obligent pas la femme à se fermer, c’est entre la femme et le dieu. C’est un lien que je ne peux pas expliquer. Si la femme décide de se fermer, c’est elle qui doit décider, le mari ne doit pas la forcer. S’il la force, ça ça n’est pas dans notre religion. Ce n’est pas par la force que la femme doit se fermer.

Toi ta position par rapport à ça c’est quoi ?

Nous on est jeunes, on va dans une école laïque, donc on ne peut pas se fermer(…) on ne peut pas changer ça, c’est l’école, c’est la loi, tu ne peux pas venir…

Oui il y a une loi. Donc tu ne viens pas voilée parce qu’il y a une loi, mais après est-ce que tu choisiras, toi…

Eh bien je ne sais pas. Parce qu’on est habitués à vivre comme ça, donc après je ne sais pas si ça va changer, mais tout peut se passer.

Toi tu es croyante ?

Oui

Donc c’est une question qui va se poser…

Bien sûr mais plus tard. Là j’étudie, déjà mes parents pensent qu’il faut d’abord étudier, que c’est la chose la plus importante, parce qu’ils n’ont pas réussi à le faire.

Et maintenant alors, ta vie aujourd’hui au lycée… Comment vis-tu le fait d’être turque ?

Ça va (rire) Mes amis me posent tout le temps des questions sur ma religion, sur la Turquie, tout ça. Ça ne me gêne pas. J’aime mieux en parler que de le cacher ! Il faut être fier quoi ! (rire)

Tu es fière d’être turque ?

Oui ! Bien sûr ! (rire)

Tu fréquentes plutôt des Turcs ou… ?

Non, tout le monde ! Pour moi il n’y a pas de différence. On est tous pareils. Ce n’est pas les origines qui doivent nous différencier. Je ne sais pas, il peut y avoir des Français que je n’aime pas comme des Turcs, pour moi ce n’est pas du tout la nationalité [qui compte], c’est le caractère, c’est la façon de penser. C’est ça quoi ! Il ne faut pas juger les gens sur leur nationalité, leur origine, sur comment on les voit. C’est plutôt ce qu’il y a à l’intérieur qui compte.

Et quand tu rentres en Turquie, parce que vous rentrez souvent en Turquie ?

Pendant les grandes vacances, chaque année.

Ils sont originaires d’où tes parents ?

Ils sont originaires de…je ne vais pas le dire parce personne ne connait

Non mais vas-y !

Bayburt ça s’appelle, c’est carrément à l’autre bout de la Turquie, c’est vraiment une petite ville mais chaleureuse (rire) (...) Mais les sœurs de ma mère et son frère sont partis à Istanbul pour les études. Mon grand père, le père de ma mère, voulait que ses enfants étudient, il n’a pas réussi à le faire pour ma mère, parce qu’elle s’est mariée, mais il a décidé que ses autres enfants étudieraient et mes tantes et mon oncle ont étudié. Et ils sont toujours en train d’étudier. Ils ont 26, 27 ans et font toujours des études.

Comment ça se passe quand tu rentres en Turquie ?

On va à Istanbul. Cette année on est allés aussi à Bayburt, mais d’habitude on va à Istanbul parce que comme je l’ai dit la famille de ma mère a déménagé là-bas. Donc on va là-bas. C’est mieux pour les vacances, c’est super grand, il y a plein d’endroits historiques, des monuments à visiter, des plages… Plein de choses.

Quand tu vas en Turquie, toi qui es turque mais qui vit en France, comment est-ce que tu ressens ce partage entre deux nationalités ?

Quand on est ici on est vus comme des étrangers, et quand on va en Turquie on nous voit comme des Français. C’est différent. C’est difficile de s’habituer, même pour deux mois, [de comprendre] comment les gens vivent. Dès qu’ils nous regardent ils savent qu’on vient d’’autre part. Par exemple quand je parle à mes frères en français ils sont là à regarder…(sourire)

Est-ce que quand tu parles turc on te dit que tu as un accent français ?

Oui des fois. Parce que mes tantes parlent super bien turc et nous on est un peu avec l’accent français, alors ils se moquent de nous. (rire). Mais bon, on sait quand même parler.

Est-ce qu’il y a une différence entre Istanbul qui est une grande ville européanisée, et l’Est ?

Oui. A Istanbul c’est carrément développé, on ne se croirait pas dans une ville turque, c’est comme Paris, enfin ça se ressemble. Alors que quand on va à Bayburt, là-bas… comment…dire, ça se voit que c’est vieux..

C’est traditionnel…

Voilà ! Là-bas c’est la tradition c’est à fond.

Tu disais tout à l’heure : « C’est une chance pour nous d’étudier ». Tu considères qu’être au lycée pour toi c’est une chance ? Par rapport à ce qu’aurait été ta vie en Turquie ?

En Turquie, je parle pour moi, mais en Turquie aussi j’aurais étudié, c’est sûr. Mais il y a des filles encore, même si la Turquie s’est développée, qui n’arrivent pas à étudier, parce que leurs pères ne veulent pas ou parce qu’ils n’ont pas les moyens pour payer l’école. Moi franchement je trouve que soit en France, soit en Turquie étudier c’est important. Il y en a qui n’ont pas cette chance, nous on a la chance d’étudier, on se plaint de se lever (sourire), c’est vrai on se plaint mais on a une chance incroyable, parce qu’il y en a plein qui voudraient être à notre place. J’en suis sûre.

Donc c’est une chance. Est-ce que n’est pas aussi parfois un peu difficile pour toi, puisque tu es à moitié d’origine étrangère, d’étudier ici, dans un lycée français ?

Non ça va. Il y a des choses qui gênent un peu mais …

Comme quoi par exemple ?

La cantine par exemple (rire). Je ne me plains pas parce que c’est bon, merci à tout le monde mais…

Il y a des choses que tu ne peux pas manger…

Voilà c’est ça.

Tu as l’impression qu’on ne fait pas beaucoup d’efforts ?

Si ! La dernière fois on avait mangé chinois, il n’y avait que de la viande que je ne pouvais pas manger et j’ai demandé et ils m’ont donné une assiette de gratin. Ils font quand même quelque chose pour nous. C’est bien quand même parce qu’il y a des lycées où ils ne le font pas.

Au niveau du travail scolaire ? Tu n’as pas de difficultés par rapport à la langue, ou je ne sais pas ?

Je me sens à l’aise en anglais. Il y a des professeurs qui disent que c’est un avantage d’être bilingue. Mais en français c’est super dur parce qu’à la maison je parle turc et quand je viens au lycée je parle français. Ca change complètement, l’écriture [aussi] ça change complètement…

C’est une question que j’ai oublié de poser, mais à la maison vous vivez plutôt comme des Turcs alors ?

Oui

Vous parlez turc…

Des fois français mais on parle plus souvent turc. Parce que ma mère ne veut pas trop qu’on parle français, toute la journée on parle français et elle ne veut pas qu’on oublie notre langue, notre culture. Il faut qu’on la fasse vivre au moins chez nous.

Vous mangez turc aussi…

Oui. Tout le temps (rire)

De quelle nationalité es-tu aujourd’hui ?

Je suis de nationalité turque et française (sourire).

Tu as la double nationalité ?

Oui. Enfin je crois. Je dois l’avoir. J’ai la nationalité française, ça c’est sûr, mais j’ai aussi une carte d’’identité turque. J’ai les deux je pense. Oui j’ai les deux. J’ai le passeport turc.

De quelle nationalité te sens-tu ?

Turque (rire) Turque oui, oui. Je ne pourrai jamais renier mes origines. Déjà mon mode de vie chez moi, où comment je parle avec des amis turcs, ça ne changera pas. Pour moi je suis turque.

Quand tu parles à tes amis, quand tu confies des choses personnelles, tu le fais en turc ?

A mes amis turcs oui. Pour que les Français n’entendent pas (rire)

Est-ce que tu te sens aussi à l’aise en français pour confier des choses personnelles ?

Oui. J’ai des amis français que j’aime aussi. Ça ne change pas pour moi, comme je l’ai dit. Qu’on soit Turc, ou Français ou d’une autre origine, c’est complètement égal.

Comment tu vois ton avenir ? Toujours par rapport à cette double nationalité ?

Je pense continuer des études en France. Et après je voudrais peut-être retourner en Turquie, pour exercer mon métier là-bas. (…) Je voudrais aller en Turquie pour vivre un peu aussi là-bas et mieux connaitre, voir comment ça se passe, comment on vit . En deux mois on ne comprend pas. Je voudrais vraiment connaitre la Turquie.

Tu as une idée du métier que tu voudrais faire ?

Oui. Architecte d’intérieur.

Et en Turquie tu trouverais des opportunités ?

Oui surtout que j’ai la langue française. Ce sera plus facile pour moi et trouver un emploi avec une autre langue. Ce sera un avantage.

Dernière question. Qu’est-ce qui te manque, de la Turquie, ou de la culture turque ?

La famille. On est super séparés, pendant un an on ne se voit pas. C’est ce qui manque le plus je pense. Et puis (…) Istanbul [me manque aussi]. Quand on sort on n’a plus envie de rentrer, quand on est à la maison on a souvent envie de sortir, c’est comme ça, je ne sais pas pourquoi, [il y a] l’envie de visiter la ville. (…) De goûter des choses. Ici on ne mange pas vraiment turc, la viande de la Turquie…. Et la famille. Du côté de ma mère ils sont tous là-bas. Du côté de mon père ils sont en France. Mais il y a de la famille un peu partout, en Allemagne…

Tu communiques avec ta famille ?

Oui tout le temps. On s’appelle, on ouvre la caméra sur internet, on utilise des moyens comme ça pour se voir. On n’a pas d’autre moyen de toute façon. On ne va pas prendre un avion pour aller les voir.

Propos recueillis par Jean-Luc Farcy en novembre 2011.