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Publié : 31 janvier 2012

Lycéens d’ailleurs...et d’ici : # 3/8 Ariane, Camerounaise

Ariane a 18 ans. Elle est née au Cameroun et vit en France depuis 8 ans. C’est est une Bamiléké, ethnie de l’ouest du pays. Elle parle l’un des dialectes de la langue bamiléké, mais préfère se dire francophone. Elle est en Terminale STG au lycée.

Est-ce que tu peux raconter ton histoire ? Pourquoi es-tu venue en France et comment ?

Alors moi c’est un peu compliqué parce que déjà j’étais orpheline, je vivais un peu ici et là entre mes grands parents, mes tantes et autres. Mon Papa, avec son métier voyageait beaucoup, et moi j’étais un peu délaissée dans mon coin et un jour une dame est venue, elle a expliqué à ma famille que voilà, elle venait me chercher…(…) ce n’était pas une dame de la famille, c’est elle qui m’a amenée chez mon père [en France]. J’avais perdu ma Maman bien longtemps avant.

Tu as toujours ton père non ?

Oui j’ai toujours mon père avec moi ici.

Pourquoi es-tu venue en France ? Pourquoi une partie de ta famille est-elle venue en France ?

Mon père c’était plus pour son métier, vu qu’il a fait des études de médecine, pour valoriser ses compétences, et moi j’ai suivi parce que comme il m’a souvent dit : « C’est pour que tu puisses être au moins à mon niveau, pour que dans la famille il n’y ait pas que moi qui aie réussi, qu’il y ait aussi d’autres gens qui aillent plus loin. »

Il voulait que tu réussisses, que tu fasses des études et au Cameroun tu n’aurais pas pu faire d’études…

Si ! Mais c’était pour me mettre dans des conditions favorables. J’aurais peut-être fait des études, il y en a [dans la famille] qui font des études, qui sont plus intelligents que moi d’ailleurs (rire) parce que je suis loin d’être la plus intelligente dans la famille, mais après il y a des parents… Si je suis chez une tante, ce n’est pas des conditions comme ici.

Comment ça se passe la vie en France pour toi ? Dans ta famille ?

En général, quand on vient de l’Afrique, plus particulièrement de l’Afrique noire, on se dit : « Oh là-bas c’est une vie meilleure… », mais ce n’est pas toujours vrai. Moi heureusement que je n’avais pas cet esprit de « Ah c’est le paradis » comme les gens le croient souvent, enfin je n’avais pas trop l’esprit de paradis terrestre, je me disais : « Voilà, c’est un pays comme tous les autres, chacun a ses problèmes et puis voilà »

Quand je suis arrivée en France j’étais un peu froide en fait, ni choquée ni étonnée, pour moi c’était normal (…) Après c’est comme dans tout pays, il y a des lois, il y a des règles et puis voilà on essaie de s’approprier.(…)
Quand je suis arrivée en France j’ai un peu du mal parce que j’avais un accent, au début je me sentais un peu dans mon coin parce que tout le monde rigolait quand je parlais. Quand tu arrives, que tu parles et qu’on a l’impression que tu ne parles pas français…On te demande : « Vous parlez quelle langue dans votre pays ? Est-ce que vous parlez le français ? » (…) [Les gens] avaient l’impression qu’avec mon accent je ne parlais pas français. J’ai dit : « Mais je parle français depuis mon premier mot ». Moi j’ai pas trop analysé ça, mais les gens, c’est de l’inconscience en fait ... quand on reste beaucoup dans un pays, dans un quartier, dans un village, qu’on ne sait pas ce qui se passe à l’extérieur, on a du mal à accepter, on ne sait pas accepter ce qui est différent de nous en fait. Moi c’est vrai j’en ai souffert un peu au début, on te regarde bizarrement, quand tu parles on rigole ou bien on te dit : « Est-ce que tu peux articuler quand tu parles ? ». Quand on t’a dit ça 4 ou 5 fois tu évites de parler quoi. Mais quand tu veux expliquer un truc… on va trouver que t’es pas assez explicite en fait, soit tu parles trop vite, soit tu parles trop doucement, ou bien le vocabulaire n’est pas pareil.

Tu dis que tu as eu du mal au début…Et maintenant tu te sens mieux acceptée ?

Oui, bon maintenant c’est une question d’intégration, (…) c’est beaucoup mieux parce que je sais comprendre les gens…(…) Je me mets de leur côté, et je me dis que bon, ils ne sont pas habitués, ils ne savent pas…

La vie au lycée, alors, comment ça se passe ? Est-ce que tu te sens bien intégrée ?

Au lycée pour je dirais que…je me suis mise dans un contexte où je me dis que je suis là pour une chose, je me dis : « Je suis là, je fais ce que j’ai à faire » et puis voilà, et j’évite… d’être populaire et puis je me dis je suis là pour l’école et puis voilà.

Pourquoi tu évites d’être trop populaire ?

Parce qu’en général, ici il faut des amis, quand il faut des amis il faut des SMS, quand il faut des SMS il faut Facebook, quand il faut Facebook il faut être là pour les sorties et quand il faut des sorties eh bien on n’a pas forcément les mêmes problèmes, parce que… On connait la réalité des faits, je suis là, je suis noire ! Après, moi demain je veux avoir mon bac mais je n’ai pas forcément la même chance que celui qui est là avant moi ou qui… Je me dis que je veux mettre toutes les chances de mon côté, j’essaie de faire bien et puis…

C’est parce que tu es africaine aussi peut-être que tu penses comme ça ?

Oui voilà je crois…(…) Chez nous on vit dans une logique où on sait que dans la vie pour avoir ce que tu veux il faut te battre, il faut savoir que ce sera dur pour l’avoir. Il faut toujours donner le meilleur de soi¸ il ne faut pas se limiter, on n’attend pas trop de se faire aider. On n’a pas l’esprit de l’aide en fait. Parce que c’est vrai il y a des Africains quand ils arrivent ils ont la notion de l’aide, mais c‘est quand ils arrivent… (…)

Moi quand je pense quelque chose, à ce que je veux faire dans deux ans, j’y ai réfléchi deux ans à l’avance. Je me dis bon après le bac je fais ça, si je veux me marier si je veux avoir des enfants il faut que j’aie d’abord ça, il faut que j’aie ça, il faut que j’aie ça... Je ne me dis pas on va faire un enfant, on verra bien comment l’élever plus tard. Non ! Ca ne marche pas comme ça pour moi. Dans certaines situations il faut penser : « Comment je vais survivre, comment je vais y arriver ? », sans penser aux aides en fait. J’ai peut-être un papa qui est bien placé, mais je n’attends pas que mon papa m’aide en fait. Je me dis que si je veux aller à l’Université, je me dis que si je veux faire des études supérieures, je n’attends pas mon père pour me payer mes études, je n’attends pas qu’il me paye ma chambre d’étudiante. S’il veut m’aider c’est bien, mais s’il ne m’aide pas je ne l’attends pas. Je me dis : « voilà, maintenant je le fais toute seule, et je fais de mon mieux. » (…)

Avant d’arriver à un fait j’ai déjà quelque chose de prévu, sans forcément attendre de me faire aider par qui que ce soit. Je ne suis pas quelqu’un qui aime demander en fait. Même si je manque je ne vais pas demander. J’essaie de faire avec ce que j’ai.

Et là tu parlais de te marier…Est-ce que ce serait pareil pour ton mari, est-ce que tu n’attendrais également rien de ton mari ?

Moi c’est les gens qui voient comme ils veulent ! Moi je suis plutôt dans le sens des femmes qui se disent indépendantes. Je n’attends pas qu’il fasse tout pour ne pas être dépendante en fait. Parce qu’après on se retrouve un peu coincée... Avec ou sans un homme je peux très bien faire ma vie en fait. S’il est là tant mieux, mais s’il n’y est pas il faut se dire que…(silence)

Est-ce que c’est une chance pour toi d’être au lycée ? Par rapport au projet de ton père qui voulait que tu fasses de bonnes études, est-ce que c’est réussi de ce point de vue là ?

Je dirais … moi j’ai ce que je veux, je vais dans la voie qui me plait, j’aime beaucoup. Après j’ai fait un constat, l’enseignement il est plutôt meilleur [ici] Il n’y a pas de côté négatif que je peux reprocher ; il n’y a pas du rejet, on va dire du racisme, moi j’en ai pas connu, peut-être j’en ai entendu qui disent que « oh il y en a qui sont comme ça » mais moi ça ne m’est pas arrivé, donc je ne peux pas vous dire. Même question profs, (…) l’enseignement moi je peux dire qu’il est plutôt bien.

De quelle nationalité es-tu aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis camerounaise encore.

De quelle nationalité te sens-tu ?

Je me sens plus française dans le sens où j’ai développé, du fait d’avoir fréquenté la France, un esprit de loi (…)… c’est pour ça que je dis que je me sens plus française parce que les lois, celles que je connais, pour moi c’est normal, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas comme ça, pourquoi ce serait autrement.

Donc à ta majorité tu demanderas la nationalité française ?

Oui.

Ca ne posera pas de problème ?

J’espère que non, parce que il y en a qui disent que c’est compliqué, il y en a qui disent que c’est simple.

Comment vois-tu ton avenir ? Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Moi je le vois plus dans un double sens. C’est-à-dire : j’ai un objectif et j’ai toujours une roue de secours à côté. Et je me dis : « Bon si je n’arrive pas à atteindre ce que je veux comment je ferai ? » Je me dis : « J’aimerais bien faire du management parce que j’aime bien le management, la direction, tout ce qui est gérer, entreprendre…être indépendante en fait ». (…) Je suis plus dans le sens où je veux être indépendante, indépendante professionnellement, mais je prévois… dans les affaires il y a des hauts et des bas, je prévois une roue de secours.

Tu ne penses pas retourner au Cameroun un jour ?

Pour y vivre ? Pour l’instant je ne peux pas dire grand chose, parce que depuis le temps que je n’y suis pas allée, il ne me reste presque rien de là-bas, même si j’y vais je vais voir qui ? Je n’ai personne. C’est vrai j’ai des tantes, mais bon, elles ont leurs enfants à elles… je n’ai pas ma mère, je ne peux pas dire je vais voir ma maman

Tu n’y es pas retournée depuis ?

Non je ne suis pas retournée depuis.

Dernière question : Ca ne te manque pas le Cameroun ? Est-ce qu’il y a des choses qui te manquent ?

Qui me manquent ? (...) Pas particulièrement parce qu’en fait je me dis : « Qu’est-ce que j’irais faire là-bas… ? » Parce qu’en général, quand on y retourne c’est pour voir de la famille … Peut-être pour se dire : « Ah je suis passée par là », ou si je vois certains trucs pour se dire « Ah je me rappelle, chez moi on faisait ça comme ça à la main, Ah chez moi on récoltait ça » (…) Par exemple le café, j’ai demandé un jour : « T’as déjà vu un grain de café ? », on m’a dit : « Oui si tu veux du café en grains il y en a à Auchan », j’ai dit : « Non ! Le grain sur la plante en question, quand ça pousse, quand c’est vert, quand c’est rouge ! »

Si je retournais ce serait avec un peu de nostalgie dans le sens où on se rappelle d’avant. Pas dans le sens où il y a de la famille … Je n’ai pas une mère [chez qui] je vais aller, [à qui je vais dire] : « Maman je suis venue te voir, voilà, je t’ai ramené ça, je t’ai ramené ça », non. Je n’ai pas une sœur où je vais aller, je n’ai pas de frère. Je ne vois pas ce qu’il y a de cher qui va m’amener là-bas, [qui ferait] qu’il faudrait absolument que j’y retourne. (…) Je ne sais pas peut-être ça viendra avec le temps, ou quelque chose va arriver… Souvent les faits… on ne sait pas le lendemain…peut-être ça arrivera mais pour l’instant non.

Propos recueillis par Jean-Luc Farcy en novembre 2011